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24 octobre 2014 5 24 /10 /octobre /2014 16:11
Manhattan saison 1

La bombe humaine

"Les habitants de Manhattan se créent des névroses inutiles pour éviter d'avoir à répondre à des questions plus terrifiantes concernant l'univers". Cette réplique n’est absolument pas tirée de la série qui nous intéresse ici mais du film « Manhattan » de Woody Allen, qui n’a a priori… absolument rien à voir avec la série qui nous intéresse ici. Pourtant cette phrase d’Isaac (Allen), décrivant avec une lucidité mordante le masochisme auto-protecteur du microcosme new-yorkais face aux interrogations existentielles de type présocratique, sied bien au masochisme isolationniste aveuglant d’Isaacs (Ashley Zuckerman) et sa bande, qui les oblige à s’entretuer, au propre comme au figuré, pour créer une arme capable de faire boire la cigüe à la planète entière.

L’histoire est simple et rejoint l’Histoire. Nous sommes en 1943, la guerre fait rage, c’est la course à l’armement nucléaire entre les Américains et les Allemands, avec d’un côté le Projet Manhattan supervisé par Oppenheimer et de l’autre le projet de Walter White...pardon… d’ Heisenberg pour les Nazis. 90% de la série se déroule à Los Alamos, une ville secrète du Nouveau-Mexique dans laquelle des scientifiques mènent des expériences pour créer une bombe atomique capable d’effrayer les ennemis afin de mettre un terme à la Seconde Guerre Mondiale et, de fait, s’assurer qu’elle reste bien la seconde et non la deuxième. Ces scientifiques se divisent en deux catégories : les winners qui bossent sur la bombe Thin Man et les losers qui parient sur l’implosion. Pas besoin d’être un crack en Histoire pour deviner que la tendance va s’inverser au fur et à mesure de la saison. Mais ils ne sont pas seuls. Ils vivent avec leurs familles dans cette ville fantôme surnommée La Colline. Et comme le sait très bien Wes Craven, La Colline a des Yeux… et des oreilles appartenant aux militaires qui encadrent ce petit monde avec autorité. Courrier confisqué, interdiction de sortir de la zone, micros dans les moindres recoins… la peur de la trahison est grande et entraîne une paranoïa exacerbée par l’enfermement territorial.

Manhattan saison 1

Ce concept, digne des grandes heures d’Endemol, qui consiste à faire régner la culture du secret au sein d’une communauté bancale composée de personnes obligés de vivre ensemble, constitue tout le sel de la série. Le gouvernement ne dit pas tout aux militaires qui ne disent pas tout aux scientifiques qui ne doivent absolument rien dire à leurs familles. Si la chaîne se brise, le maillon faible passe un sale quart d’heure, voire pire. La vie civile devient intenable. Comment ne pas devenir fou dans ces conditions ? Comment vivre comme si de rien était ? Comment éduquer ses enfants, entretenir des rapports de bon voisinage, travailler, se distraire, aimer, baiser… ? Tout le monde se met à cacher des choses, se réfugiant derrière des façades aussi factices et fragiles que la ville elle-même. Tout le monde s’empoisonne au mensonge tandis que la ville semble subir une intoxication radioactive due aux expériences. C’est cela qui fascine le plus dans la série : cette propension à se déchirer et à s’autodétruire sur l’échelle locale, dans l’optique de construire une bombe pour potentiellement s’autodétruire sur l’échelle mondiale.

Ce désastre annoncé est mis en scène comme un thriller avec des moments de tension aussi étouffants que la situation des personnages (les interrogatoires notamment). La série se concentre quasi exclusivement sur la vie à Los Alamos, laissant le conflit mondial hors-champ, ce qui tend à « déréaliser » le contexte et accentue ainsi l’effrayante pensée que l’avenir du monde repose sur quelques âmes perdues au milieu du désert. Un peu à la manière d’ailleurs de la (très) regrettée « Rubicon », l’aspect famille en plus. La série bénéficie également d’une bande originale tout aussi anxiogène, signée Jonsi (leader de Sigur Ros) et Alex, qui n’est pas sans évoquer les expérimentations sonores de Trent Reznor et Atticus Ross pour les récents films de David Fincher (et, croisons les doigts, peut-être le remake d’Utopia).

Manhattan saison 1

« Manhattan » mêle habilement personnages de fiction et personnages historiques, même si ces derniers n’échappent pas toujours à la caricature (Oppenheimer est un Pee Wee malingre et neurasthénique un peu too much), et bénéficie d’un casting remarquable dominé par les femmes, alors qu’elles n’ont pas les premiers rôles, ce qu’il convient de souligner. Si Katja Herbers brille dans le rôle d’une scientifique s’imposant dans un monde d’hommes, ce sont les desperate housewives Rachel Brosnahan et surtout la sublime Olivia Williams qui nous touchent le plus. Pour ne pas faner comme les fleurs empoisonnées par la radioactivité, elles tentent de s’échapper par tous les moyens possibles (sexe, drogue, musique, littérature, politique) dans un élan et une pulsion de vie qui offre une maigre lueur d’espoir dans cet environnement envahi par la mort et la poussière.

Renouvelée pour une deuxième saison par la chaîne WGN America, « Manhattan » est une des meilleures séries de l’année. Elle met en lumière ce que le désir de paix peut engendrer : la mise en place d’une folie aveugle méticuleusement organisée…qui ressemble étrangement à celle du camp opposé. Une folie autocentrée faite de névroses inutiles qui évite d’avoir à répondre à des questions plus terrifiantes concernant l’univers. Merci Woody !

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Sébastien Mauge
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