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6 octobre 2014 1 06 /10 /octobre /2014 12:23
Transparent saison 1

Satellite(s) of Love

Même si c’est difficile, ne pas parler de chef-d’œuvre est sans doute la meilleure chose à faire pour rendre service à Transparent, la série d’Amazon signée Jill Soloway, ancienne scénariste et coproductrice du…chef-d’œuvre Six Feet Under. Après la vision de ces dix épisodes, le premier réflexe est en effet de vouloir protéger cette série, en apparence fragile, de l’inflation de superlatifs qui va s’abattre sur elle, condamnant presque les téléspectateurs à l’aimer et à s’en faire une haute opinion avant même de l’avoir vue, ce qui entraîne parfois le contraire de l’effet escompté. Pourquoi en parler alors ? Parce que la série donne envie de la partager, parce que sa résonnance personnelle (le personnage de Jeffrey Tambor est inspiré du père de Soloway) n’exclut nullement le téléspectateur mais parvient à créer un écho à la fois intime et universel en chacun de nous, que l’on soit concerné ou pas par le propos.

Le propos justement. Il n’est finalement pas si éloigné de Six Feet Under : un père « disparaît » puis revient sous une autre forme, jouant le rôle de révélateur auprès de ses trois enfants et de sa femme (ex, en l’occurrence) un peu à côté de la plaque. Il est également proche de l’autre série créée par Soloway, dans un genre plus comique (quoique), United States of Tara, dans laquelle les « transformations » de Toni Collette mettaient à mal le noyau familial. Dans Transparent, un père divorcé, Mort, réunit donc un soir ses trois enfants, sans motif apparent. Il y a Sarah, mère de famille débordée qui recroise Tammy sa petite amie de fac, Josh, découvreur de talents musicaux qui voit l’amour partout et Ali, la petite intello qui multiplie les expériences pour combler un vide existentiel qui la rend incapable de se poser, aussi bien sur le plan personnel que professionnel. La « révélation » de Mort attendra encore un peu, jusqu’à la fin du pilote. C’est pour cette raison que Transparent ne décolle vraiment qu’à partir du deuxième épisode. Pour ne plus jamais redescendre.

Transparent saison 1

Mort est Maura. Il l’a toujours été au fond de lui mais elle veut désormais surgir et exister aux yeux de tous. Elle commence naturellement par sa famille. Et voici la raison pour laquelle Transparent est formidable : cette révélation va ouvrir la boîte de Pandore, libérer peu à peu les secrets et les traumatismes de chacun, offrir un champ des possibles jusque là insoupçonné et le pouvoir, peut-être illusoire, de remodeler son existence, voire son essence, en s’appuyant sur cette nouvelle figure parentale, ce parent/trans qui brise peu à peu l’opacité confortable du mensonge pour laisser poindre la clarté transparente parfois douloureuse de la vérité. Une autre voie est désormais envisageable, qu’il s’agisse d’une bifurcation, d’un demi-tour ou d’un chemin parallèle. Sans le vouloir, Maura enclenche un reboot, pour elle et pour son entourage. Une liberté basée sur le fait que le modèle identitaire sur lequel ils se sont construits était un mensonge et que ce nouveau modèle peut leur permettre de faire tabula rasa pour repartir à zéro. Ce ne sera bien sûr pas si simple. Mais cette liberté fait plaisir à voir et la série multiplie les scènes à la fois comiques et attendrissantes mettant en avant l’innocence enfantine retrouvée des personnages. La première sortie de Maura en est un bel exemple : dans les couloirs d’un hôtel, elle demande son chemin à un inconnu avant de pouffer de rire et de courir comme une gamine sous l’effet de l’adrénaline. Et la façon dont Sarah remue nerveusement les jambes lorsqu’elle flirte au téléphone avec Tammy est également magnifique.

L’heureux paradoxe de Transparent est que son thème crucial n’est finalement pas le changement de genre de son personnage central. Bien sûr, c’est un élément déclencheur important et la performance ahurissante de Jeffrey Tambor est à elle seule une ode à la dignité humaine. Mais le sujet principal c’est bel et bien la solitude, que l’on soit un travesti ayant peur d’être rejeté, une femme au foyer étrangère à son couple, un amoureux éperdu et perdu, une éternelle ado inconstante ou une grand-mère vivant auprès d’un homme catatonique (la mort de cette figure paternelle muette et renfermée permet d’ailleurs symboliquement de faire le deuil de Mort et d’accueillir la naissance de Maura, belle idée !). Ces solitudes et ce besoin d’amour sont magnifiés par les acteurs et par une mise en scène fragile et éthérée qui s’envole sous l’impulsion de choix musicaux judicieux. A ce titre, Le « Razor Love » de Neil Young lors d’une scène transversale entre les personnages à la fin de l’épisode 2 est un sommet.

Ces satellites isolés remplis d’amour vont-ils pouvoir se poser, une fois dépassé le champ magnétique de Maura ? Ce sera le passionnant enjeu de la suite de la série. « Transparent est MON Six Feet Under », clame Jill Soloway. Il est encore trop tôt pour l’affirmer mais si c’est vraiment son objectif, elle ne pouvait pas mieux débuter pour le réaliser.

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Sébastien Mauge
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