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18 juin 2012 1 18 /06 /juin /2012 15:58

Boss

 

Le Roi se meurt


 

Créée par Farhad Safinia, « Boss » est sans conteste la série la plus fascinante de cette saison 2011-2012 et sans doute l’une des meilleures de ces dernières années, même si cela demande confirmation car il n’y a pour l’instant que huit épisodes. Mais quels épisodes !

 

L’histoire débute lorsque Tom Kane apprend brutalement qu’il est atteint d’une maladie neurodégénérative, les Corps de Lewi, sorte de mélange entre Alzheimer et Parkinson, qui entraîne rapidement la démence et l’atrophie physique. Au bout de cinq ans c’est plié. Problème pour Kane, je veux dire autre que celui de mourir aussi rapidement et dans des conditions atroces, il est le maire de la troisième ville la plus puissante des Etats-Unis : Chicago. Commence alors, pour le téléspectateur, une plongée sidérante dans les arcanes du pouvoir avec son lot de magouilles, de trahisons, de mensonges, de séductions, de manipulations et autres réjouissances masquées par un art (un abus ?) consommé de la communication. C’est dans ce maelström peu ragoûtant qu’émerge lentement la maladie de Kane, finalement seule trace tangible d’une humanité qui a depuis longtemps laissée sa place à ce que l’on appelle « l’animal politique ». De l’omnipotence à l’impotence, que peut faire un roi qui a attrapé la lèpre ?   

 

La maladie comme point de départ d’une série, ce n’est pas nouveau, et cela a déjà donné lieu à un chef d’œuvre, « Breaking bad ». Mais contrairement au personnage de Walter White, Tom Kane a mal tourné bien avant d’être malade et n’est plus très blanc depuis longtemps. Pour accéder au pouvoir, on devine qu’il a dû faire pas mal de compromis, idéologiques bien sûr, mais aussi familiaux (sa fille junkie rejetée). La pratique de ce pouvoir, et ses sombres coulisses, nous sont dévoilées avec un réalisme glacial et glaçant, sans cynisme ni roublardise - rien n’est souligné ni appuyé - afin que le téléspectateur soit seul juge. Les événements présentés, si « extraordinaires » soient-ils, sont vécus par les personnages de manière tout à fait ordinaire, ce qui est très impressionnant, voire même flippant.Boss

 

« Boss » est une approche de la politique moderne, qui n’a en réalité de moderne que ses aspects technologiques et stratégiques. Gouverner c’est communiquer. Mais une communication a sens unique, du haut vers le bas. L’homme politique n’interroge que des sondages puis abreuve le peuple d’images, de discours et de vraies/fausses rumeurs afin de tourner et retourner l’opinion publique en sa faveur, par le biais des médias et désormais des réseaux sociaux. Pour le reste, la série montre bien que les codes et la hiérarchie politiques s’inspirent toujours de l’archétype féodal. Outre les nombreuses occurrences verbales relatives à la royauté, ainsi que le superbe générique de la série « Satan, your kingdom must come down » de Robert Plant, on peut dire que Tom Kane est le roi de Chicago, qu’il a ses vassaux (les « chefs » de quartier), que des traîtres veulent s’emparer de son trône, que son conseiller principal est comme une éminence grise, qu’il prend sous son aile puis met littéralement à genoux un chevalier blanc dont la pureté et l’honnêteté vont peu à peu s’étioler (le candidat Zajac), sans parler des méthodes violentes, du droit de cuissage, etc. Finalement la seule différence, c’est que ses sujets votent…

 

Le contre-champ de la volonté de puissance sans vergogne de Kane se situe paradoxalement au sein même de ce qui propage cette puissance : les médias. A travers le personnage du journaliste d’investigation intègre qui enquête sur Tom Kane, « Boss » réactualise le cauchemar politique ultime gravé à jamais dans l’inconscient collectif américain (et donc mondial) : le scandale du Watergate (« 24 h chrono » l’avait déjà grossièrement repris avec le personnage du Président Logan) . Il est vrai que Richard Nixon aura au moins légué deux choses importantes au monde de la fiction : son second prénom au personnage de Milhouse dans « Les Simpson » et le scandale du Watergate, véritable mine scénaristique pour les thrillers politiques de ces quarante dernières années. Le journaliste en question veut faire tomber Kane, d’abord en suspectant une possible maladie puis en couvrant un scandale de santé publique étouffé par la Mairie. Un informateur secret va l’y aider. Il y a bien entendu une référence à Deep Throat (« Gorge Profonde », la source anonyme du Washington Post sur le Watergate) mais le pseudonyme de celui de « Boss » est « Rosebud », clin d’œil astucieux au « Citizen Kane » d’Orson Welles, ce qui laisse entendre que la quête du journaliste pourrait se muer en fascination pour le personnage de Kane, fascination qui l’entraînerait à céder lui aussi à certains compromis (cf. fin de la saison)… A noter que ce journaliste, même si c’est pour les besoins de son enquête, est le seul (hormis le candidat Zajac en campagne) à dialoguer réellement avec les « gens de la rue », ce qui souligne le retranchement du pouvoir politique dans le Xanadu/City Hall, uniquement relié au monde par l’intermédiaire d’écrans de télévision.Boss

 

Cette vision à la fois sombre et lucide de l’exercice du pouvoir est déjà une réussite. Mais elle est en plus sublimée par une mise en scène ambitieuse sans être trop ostentatoire, exactement comme le propos de la série. La grâce discrète au lieu de la lourdeur suggestive. Il faut dire que le pilote est réalisé par Gus Van Sant (également co-producteur) et que ses mouvements de caméra éthérés offrent dès le départ un écrin quasi mystique aux trames narratives sur les affres politiques de la ville de Chicago. Et contrairement à d’autres séries bénéficiant d’un grand nom du cinéma pour leur pilote (par exemple « Luck » avec Michael Mann), la qualité de la réalisation ne faiblit dans les épisodes suivants, comme si une charte de mise en scène émise par GVS avait été respectée par les autres réalisateurs au talent plus modeste comme Mario Van Peebles (oui oui le fameux « Sonny Spoon » que Bernard Montiel nous refourguait le samedi après-midi sur TF1 !). Au programme : caméra portée voire flottante, sens aigu du cadre, photo grisâtre classieuse, montage parallèle, plans-séquences ludiques, travellings en plongée « à la De Palma », etc. Et puis il y a une idée visuelle, c’est le cas de le dire, que l’on retrouve, il me semble, dans tous les épisodes comme une sorte de gimmick esthétique : les gros plans sur les yeux des personnages. Cela n’a l’air de rien dit comme ça mais, dans un milieu où le mensonge et le paraître règnent, ces occurrences oculaires sont des échappatoires offrant de rares moments de vérité et d’honnêteté. En partant du principe bien connu que le regard est le reflet de l’âme, alors la vérité de l’œil s’oppose à la maîtrise mensongère du corps. Beaucoup de personnages ont l’air prisonnier de leur corps : les politiques bien sûr qui soignent leur image et règlent leur « body language », mais aussi l’assistante de Kane quasiment figée dans son tailleur, sa femme et son sourire de façade, le candidat Zajak et ses allures de golden boy. Mais quand leurs yeux parlent, tout explose et la vérité éclate… Cela illustre bien l’enjeu auquel doit faire face le Maire Kane. A cause de la maladie, son corps ne pourra bientôt plus mentir et il n’aura plus que ses yeux pour pleurer. La course contre la montre est engagée et tous ses efforts pour corriger son image (les caméras dans son bureau) seront bientôt vains.

 

Cette mise en scène remarquable est soutenue par une BO tout aussi réussie, composée par Brian Reitzell, collaborateur régulier de Sofia Coppola. Comme dans les films de la réalisatrice, on retrouve cet aspect évanescent, en apesanteur, créant ainsi une véritable osmose avec l’esthétique visuelle évoquée plus haut. Il faut souligner également la présence de la musique d’Erik Satie dans chaque épisode (là encore une belle volonté d’homogénéiser l’ensemble), en particulier les « Gnossiennes », qui confèrent à la série une dimension délicatement métaphysique et permet, là aussi, de prendre de la hauteur vis-à-vis du petit jeu de massacre politique.Boss

 

 

Pour finir, je ne dirai rien sur l’interprétation parce qu’elle est parfaite, Kelsey Grammer et Martin Donovan en tête, par contre je voudrais évoquer un parallèle saisissant (du moins je l’ai ressenti comme tel) entre fiction et réalité. Je ne sais pas si c’est parce que j’ai vu le dernier épisode peu de temps après le deuxième tour de notre élection présidentielle… Toujours est-il que le discours de défaite de Nicolas Sarkozy ressemble un peu à celui du candidat vaincu dans la série, surtout dans cette espèce de dignité surjouée, avec même des phrases quasiment similaires (« je veux lui souhaiter bonne chance » en parlant du vainqueur, « je reste à vos côtés mais d’une manière différente », je cite de mémoire). J’exagère sans doute (encore que l’entourage de Sarkozy se soit beaucoup inspiré du modèle américain pour ses différentes campagnes) et il est fort probable que les conseillers de Sarko n’ont pas vu « Boss ». Il n’empêche, cette ressemblance troublante met en valeur la pertinence de la série et prouve que cette dernière colle à la vision désenchantée du monde politique que partage un certain nombre de citoyens, je ne parle pas des extrémistes, mais de ceux qui ont appris à se méfier et à remettre en cause la culture de l’Image et de la Communication.

 

La série est diffusée sur Starz aux Etats-Unis. Pas encore en France...

 

 

 

 

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