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25 janvier 2011 2 25 /01 /janvier /2011 10:39

Je suis un no man's land

 

Humain après tout

 

 

Thierry Jousse s'amuse avec le personnage de Philippe Katerine tout en dessinant subtilement les contours d'une réflexion fascinante sur le deuil tardif de l'enfance.

 

Le pitch: Philippe est chanteur et dans l’existence d’un chanteur, il y a des moments où tout s’accélère surtout quand une groupie déjantée, des parents délaissés, une ornithologue lunaire et un ami d’enfance coriace conspirent à vous compliquer la vie… Comment en sortir ?

 

 

Mon avis: Ancien rédacteur en chef des Cahiers du Cinéma, Thierry Jousse a brillamment négocié son passage de la plume à la caméra grâce à quelques courts-métrages (avec Berroyer et Katerine déjà) et un premier long remarquable intitulé Les invisibles. Ce second film est le fruit de l’admiration mutuelle que se portent le chanteur Philippe Katerine et le cinéaste. Jousse suit avec une acuité presque anthropologique les pérégrinations fantastico-rurales de l’interprète de Louxor j’adore. On a même parfois le sentiment qu’il le pousse plus qu’il ne le suit, le trimballant comme une marionnette, lui créant des obstacles abracadabrantesques comme dirait l’autre, le tout avec une douce perversité. Rarement un personnage aura autant subi les événements que celui de Katerine qui, soit dit en passant, est dans quasiment tous les plans et s’en tire admirablement.

Certes, la trame est on ne peut plus simple, et s’inspire plus ou moins de celle du film de Christian Vincent, Je ne vois pas ce qu’on me trouve, avec dans le rôle principal…Jackie Berroyer. Mais ce n’est finalement qu’un prétexte pour plonger et piéger l’insaisissable et mystérieux Katerine dans un univers gentiment décalé, à la fois poétique, cruel, naïf et nostalgique, donc assez proche des chansons de l’artiste. C’est l’arroseur arrosé en somme. Malgré le fait qu’il porte son costume de scène une bonne partie du film, c’est tout de même lui qui paraît le plus « normal » aux yeux du spectateur et surtout aux yeux des autres protagonistes. Belle trouvaille. Mais cette figure du piège prend plusieurs formes. Il y a la plus évidente et la plus drôle, celle de la célébrité, avec la fan folle furieuse qui le séquestre (gros clin d’œil à Misery au passage} ; celle, physique et gaguesque, de la ville dont il ne peut s’échapper ; et celle de la famille, plus complexe et torturée. Cette dernière figure est la plus importante et englobe même les deux autres. C’est elle également qui prouve que le film est beaucoup plus qu’un simple trip anecdotique avec le plus barré des artistes français, ce qui, avouons-le, aurait été un peu juste.

Le retour forcé dans le giron familial de Philippe (qu’on ne nomme jamais Katerine et pour cause, nous sommes dans la fiction, ne l’oublions pas) est un retour sur le deuil inachevé de son enfance. Le personnage semble avoir fait de sa vie, artistique et personnelle, une éternelle fuite en avant, lui qui se complait dans l’art de la fugue et du cache-cache, menant sa barque comme un gamin égoïste ayant peur de perdre son âme d’enfant s’il tourne la tête ne serait-ce qu’un seul instant vers son milieu d’origine. Cette brusque confrontation avec un père bourru et déçu (Berroyer, à contre emploi, est formidable) et une mère mourante (la si rare Aurore Clément) permet de faire tomber le masque de l’artiste virtuel pour lui redonner son humanité, repeupler son no man’s land, même si cela doit s’incarner dans la douleur. Il y a dans ce film de réels et fulgurants traits de tendresse et de délicatesse qui se mêlent, sans rupture de ton, à la farce et au comique, comme dans tous les disques de Katerine. Une preuve de talent, c’est certain, mais aussi une belle preuve d’amitié de la part du cinéaste qui contredit malicieusement le titre de l’avant-dernier album du chanteur, Robots après tout. Maintenant, si tout cela vous laisse de marbre, sachez tout de même qu’en allant voir Je suis un no man’s land vous apprendrez la définition du mot « dendrophile ». Si ça ce n’est pas une raison valable…



A l'affiche le 26 janvier 2011

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