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23 avril 2013 2 23 /04 /avril /2013 15:09
Banshee (saison 1)

American Beauty

Banshee, une petite ville des Etats-Unis en territoire Amish, en Pennsylvannie, est quelque peu perturbée par un nouvel arrivant énigmatique, expert en arts martiaux, qui se fait passer pour le remplaçant du shérif récemment assassiné. Il a bien l'intention de faire régner la loi, mais à sa manière, concoctant des plans qui ne servent que son intérêt...

Un générique tape-à-l’œil accompagné d’une musique balourde de type rock indus’/ Nine Inch Nails du pauvre, un héros aux muscles d’acier qui mange ses lèvres comme un ruminant et lève toutes les minettes du coin sans lever le petit doigt, un acolyte hacker et queer comme c’est pas permis qui ferait passer Michou pour un moine rigoriste, un méchant très méchant, un autre méchant encore plus méchant, une histoire de vengeance obsolète qui ne donnerait des maux de tête qu’à un candidat de téléréalité, le tout arrosé de morts violentes, tortures, combats acharnés, gunfights, sexe, viols, émasculation et autres réjouissances.

Franchement, dis comme ça, on a l’impression d’énoncer le menu d’un divertissement racoleur conçu pour des décérébrés. Et pourtant - attention rebondissement - c’est un vrai régal! Rarement une série à l’apparence aussi stupide ne se sera révélée aussi soignée et intelligente que Banshee. Il faut dire que lorsque l’on pratique l’art périlleux de l’outrance avec autant de brio et de savoir-faire, cela ne peut procurer que du plaisir au téléspectateur. Un plaisir tout d’abord visuel car malgré l’énormité et l’invraisemblance des situations, la mise en scène ne cède quasiment jamais au tuning stylistique (dérives « clipesques », montage épileptique…) mais propose au contraire un studieux patchwork de références filmiques empruntant autant aux codes du western et du thriller qu’à ceux de certains polars coréens et même de la comédie noire estampillée Frères Coen.

Banshee (saison 1)

Ce melting pot esthétique doit sans doute énormément à Quentin Tarantino. Plusieurs éléments nous le rappellent : le goût de l’ironie teintée d’absurde (le héros vient demander un service à son ennemi, ils se foutent sur la gueule jusqu’à épuisement puis l’autre lui demande finalement ce qu’il peut bien faire pour l’aider); la montée progressive de la tension avant une explosion de violence; un sens du cadre et du rythme dans les scènes d’action (la fusillade finale est la deuxième meilleure vue cette année après celle de… Django Unchained); l’autodérision (« C’est quand même incroyable tous ces meurtres depuis votre arrivée shérif ! »); des citations plus ou moins directes parmi lesquelles le « trou dans la main » d’Une Nuit en Enfer et le combat dévastateur en espace réduit (le grenier du shérif), qui n’est pas sans évoquer celui d’Uma Thurman et de Daryl Hannah dans la caravane de Michael Madsen (Kill Bill vol.2). Finalement, seul le travail sur les dialogues fait défaut à cet hommage tout de même assez réussi dans son ensemble.

Si cette mise en scène élaborée ne verse pas dans l’ostentatoire, c’est parce qu’on ne lui demande pas de masquer la vacuité supposée d’une intrigue a priori squelettique. Il ne s’agit pas d’une jolie coquille vide. Cette histoire de vengeance, pas si idiote qu’elle en a l’air, sert avant tout à dépeindre une civilisation en perdition. A côté, Sodome et Gomorrhe c’est Center Parcs. A la fois gangrénée et subventionnée par l’économie parallèle du crime organisé, mené par Kai Proctor, la cité baigne dans le sang, la drogue et le stupre, et ne devra peut-être son salut qu’à un prince des voleurs (il s’appelle Hood comme Robin…) devenu shérif sur un malentendu. Ville du péché, elle est aussi de facto celle de l’expiation et de la souffrance, surtout physique. Ainsi les corps sont incroyablement martyrisés tout au long de la saison, de manière extrêmement primitive, comme pour purger leurs fautes et conjurer un sort qui promet d’être funeste. Un aspect charnel, au sens propre, renforcé par le fait que Proctor dirige une boucherie industrielle… En marge de Banshee, la communauté Amish qui vit sur les collines semble être le paradis de la vertu. Une supériorité morale et géographique en forme de trompe-l’œil puisque c’est cette communauté qui a enfanté Proctor, ange déchu qui règne sur l’Enfer qu’il a créé.

Banshee (saison 1)

On comprend mieux pourquoi le grand Alan Ball, scénariste d’American Beauty et créateur de Six Feet Under et True Blood, a coproduit cette vrai/fausse série B. Lui qui a si subtilement pointé du doigt le vernis craquelé de la société américaine s’amuse aujourd’hui à le faire voler en éclats. Mais ce n’est pas la seule raison. Le fil du récit, aussi ténu soit-il, n’en est pas moins parsemé de petits nœuds œdipiens. La figure du père, paradoxalement centrale dans Six Feet Under, est ainsi ostensiblement décisive dans les motivations/réactions d’à peu près tous les personnages de Banshee : Anna et Rabbit (elle rêve même qu’elle couche avec), Hood et Rabbit (en père de substitution), Kai Proctor et son paternel Amish, le jeune maire inconsistant qui a repris le flambeau d’un père disparu, la difficile transmission père/fils des Chefs Indiens, Proctor et sa nièce incestueuse, la fille d’Anna et ses « deux pères » etc. Enfin, la question du genre et de l’appartenance, propre à True Blood, se retrouve ici, non seulement dans les diversités ethniques et culturelles de la ville, mais aussi dans le flou moral des personnages qui jouent les funambules sur la ligne plus que flottante entre le Bien et le Mal, tout en jonglant avec le passé et leurs identités multiples.

Finalement, malgré tous les pièges potentiels pour une série de ce genre, Banshee a le bon goût de ne jamais tomber dans le mauvais et nous offre un divertissement haut de gamme. Un petit miracle que l’on souhaite voir perdurer la saison prochaine.

La note: 4/5

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Sébastien Mauge
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