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21 octobre 2014 2 21 /10 /octobre /2014 12:56
The Knick est-elle la première série d'auteur?

Clarifions les choses immédiatement : il n’est pas question ici de relancer le débat sur l’antagonisme supposé entre cinéma et séries télé, pour moi il n’existe pas et je préfère parler de symbiose quand je pense au rapprochement opéré depuis plusieurs années entre le 7ème art et le petit écran. Comme beaucoup j’ai été (et je reste, dans une moindre mesure désormais) cinéphile avant d’être sériephile. A ce titre, la notion d’auteur et sa « politique » chère à Truffaut et la Nouvelle Vague ont beaucoup compté dans le développement de mon appréhension et de ma compréhension des œuvres cinématographiques : un film est avant tout la vision d’une femme ou d’un homme qui la porte à l’écran avec l’aide du formidable travail de toute une équipe. Mais l’élan esthétique et l’impulsion visuelle viennent bien d’une seule personne : la ou le cinéaste.

Mon addiction aux séries a brouillé un peu les cartes, à défaut de les rebattre. L’apparition du showrunner, démiurge tout puissant, protecteur et garant du bon développement de « sa » série m’a certes conforté et réconforté dans mon besoin de lier une œuvre et une vision à une personne même si celle-ci ne réalisait en général que le premier et le dernier épisode de chaque saison. Certes, la question du « qui fait quoi ? » dans les séries m’a toujours taraudé mais je n’ai eu aucun mal à concevoir par exemple que « Six Feet Under » était LA série d’Alan Ball et « The Wire » LA série de David Simon. Je trouvais satisfaisant d’imaginer que le showrunner définissait une ligne directrice à la fois esthétique et morale et supervisait sa mise en œuvre tout en faisant confiance au savoir-faire de metteurs en scène et scénaristes (entre autres) choisis au préalable par ses soins. La politique des auteurs pouvait donc s’appliquer aux showrunners dans mon esprit et c’était très bien comme ça, je pouvais oublier le « qui fait quoi ?».

Puis les cinéastes ont débarqué dans le monde des séries et la question a refait surface. Etait-ce une simple approche, une expérience, une façon de s’engager sans trop se mouiller avant de se jeter à l’eau pour de bon ? Toujours est-il que de nombreux metteurs en scène de cinéma se sont lancés dans les séries en gardant une certaine distance créative, se contentant de réaliser un pilote et d’être producteur exécutif pour le reste de la série. Le showrunner est toujours là mais la confusion s’installe et les raccourcis aussi. Prenons « Boardwalk Empire » par exemple (et là vous vous dites « je savais qu’il allait prendre cet exemple »). Lorsque Martin Scorsese se lance dans l’aventure, « Boardwalk Empire » devient dans la promo et les médias LA série du réalisateur de « Taxi Driver ». Sauf que c’est faux mais c’est plus simple et plus accrocheur que d’expliquer que le créateur est Terrence Winter, même si ce dernier vient, excusez du peu, des « Soprano ».

Que fait réellement Martin Scorsese pour « Boardwalk Empire » ? On ne le sait pas mais on est malheureusement sûr en revanche de ce qu’il ne fait pas : réaliser toute la série, y insuffler sa vision, sa mise en scène, sa direction d’acteurs, etc. Attention, j’aime beaucoup « Boardwalk Empire » mais c’est plus fort que moi, je ne peux m’empêcher de regretter, surtout à l’aune de l’ébouriffant pilote scorsesien, qu’il n’ait pas dirigé toute la série. Idem pour « House of Cards ». Pour moi, la série n’est PAS celle de David Fincher, n’en déplaise à ce dernier qui s’agaçait dans un récent numéro de Télérama qu’on lui rappelle régulièrement qu’il n’a finalement réalisé que 2 épisodes, alors qu’il a effectué un travail colossal de production avec le showrunner Beau Willimon. Mais le fait est que ces deux épisodes en question bénéficiaient de sa maestria inimitable, contrairement au reste de la série. L’annonce de son désir de réaliser entièrement le remake d’ « Utopia » est d’ailleurs le signe que la frustration du téléspectateur rejoint in fine celle du réalisateur. Et l’engagement de Steven Soderbergh dans l’aventure « The Knick » n’y est peut-être pas étranger.

The Knick est-elle la première série d'auteur?

Lorsque j’ai entendu parler pour la première fois de « The Knick », série de Cinemax sur l’état de la médecine et de la chirurgie au début du siècle dernier, elle était bien sûr présentée comme étant la série de Soderbergh. Je n’y croyais pas comme je n’ai jamais cru à « la » série de Michael Mann ou « la » série de James Gray. Je m’attendais donc à un ou deux épisodes réalisés par l’auteur palmé de « Sexe, mensonges et vidéo » et priait pour que la suite soit à un bon niveau, comme l’était après tout la première saison de « Boss » après le pilote délicieusement vaporeux de Gus Van Sant (et pourtant Mario « Sonny Spoon » Van Peebles faisait partie des réalisateurs, comme quoi…). Dès le début du troisième épisode, je me suis dit que le cahier des charges laissé par Soderbergh était magnifiquement respecté. Puis j’ai eu des frissons en voyant le « Directed by Steven Soderbergh ». Ce que j’attendais depuis des années se produisait enfin : la signature finale d’un cinéaste après chaque épisode d’une série, ce « directed by… » issu des salles obscures qui contamine enfin ma télé et scelle la sensation d’avoir regardé une œuvre personnelle dont l’esthétique n’appartient qu’à celui qui la signe.

Les plans-séquences étourdissants, l’approche à la fois plastique et viscérale des balbutiements de la chirurgie-charcuterie, la caméra tremblante qui procure cette fascinante sensation de réalisme fantasmagorique, les flashforwards entrelacés avec le présent, les magnifiques éclairages à la bougie pour signifier les maigres lueurs d’espoir de sortir de l’obscurantisme médical ET social, les contre-plongées circulaires dans le « cirque » de la salle d’op sur les visages d’hommes qui se prennent pour Dieu, la musique plastique elle-aussi du compositeur attitré Cliff Martinez, la direction d’acteurs transcendés (Clive Owen, Eve Hewson, André Holland et Juliet Rylance sont fantastiques), etc . « The Knick », c’est le meilleur de Soderbergh, celui de « L’Anglais » et de « Traffic », de bout en bout. Peu importe que les créateurs et scénaristes soient d’anciens de « Malcolm » (!) et de «Raymond », le film Disney dans lequel Tim Allen est transformé en chien (!!), leur écriture est formidable, mais la vision principale qui anime la série et le souffle artistique qui emporte notre adhésion viennent de Steven Soderbergh.

Pour toutes ces raisons, « The Knick » fera date. Bien sûr, il y a Marc Munden qui a réalisé les trois-quarts d’« Utopia » (UK), le formidable travail de Cary Fukunaga pour « True Detective » et les somptueux « Mystères de Lisbonne » de Raul Ruiz (j’en oublie d’autres, pardonnez-moi). Mais une telle implication, et une telle réussite, de la part d’un cinéaste « auteuriste » hollywoodien, pourrait offrir enfin les clés de la télé à tous les cinéastes en manque de liberté qui souhaiteraient apporter du relief et s’immerger, vraiment cette fois, dans nos petits écrans domestiques. Par sa mise en scène et son regard singuliers, « The Knick » est peut-être donc la première série d’auteur notable, comme on parle de film d’auteur. En tous cas, il faut espérer que Soderbergh soit le premier d’une longue série d’auteurs à venir grossir les rangs de la création télévisuelle pour que la symbiose entre ciné et séries s’achève enfin dans la toute puissance de la mise en scène. Et l’on pourra écrire un jour, à l’image de la promo de “The Knick” : TV Shows aren’t what they used to be…

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Sébastien Mauge
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